SUICIDE ET VIE PROFESSIONNELLE :
Par Frédérique Mezza-Bellet
Tel était le thème du 28ème Congrès du G.B.P.S.*.
Psychiatres, médecins du travail, épidémiologistes, sociologues..., se sont
exprimés à cette occasion sur ce sujet très particulier puisqu'il pose la
question du travail comme facteur de risque dans les conduites suicidaires.
La question reste délicate car elle entrouvre une
porte qui est restée fermée durant des années les conduites suicidaires ne
dépendent pas uniquement d'un individu et de son histoire. L'environnement,
tant personnel que professionnel représente une composante fondamentale du
phénomène suicidaires.
En ce sens, cet article souligne quelques uns des
facteurs de risque liés à la profession policière.
1. Quelques données statistiques
Sur une période de référence de 10 ans, le
taux de suicide des policiers montre des variations en fonction des années, de
l'âge, du sexe et du mode opératoire par rapport à la population générale.
Ainsi, l'année 1995 est marquée par une forte
augmentation du taux de suicides. Quant à l'année 1996 où le suicide des
policiers a été largement médiatisé, le nombre de suicides est resté important.
Depuis, aucune Statistique officielle n'est diffusée et seuls les témoignages
sont révélateurs du fait que le suicide touche encore ce façon non négligeable
le milieu policier.
Cependant, au-delà de ces quelques chiffres,
des questions se posent par rapport à la suicidité dans ce milieu professionnel
* le policier fait-il partie d'un groupe à
risques?
* est-il possible de gérer ces risques et
comment ?
2.
Un cumul de facteurs de risques
La dimension plurifactorielle que l'on
retrouve dans tous les cas de suicides ou de tentatives est fondamentale, car
Si l'on parle de risques, il faut savoir qu'il n'en existe pas un mais bien
plusieurs, et qui sont étroitement liés. Si l'ensemble des recherches dans ce
domaine soulignent la présence de facteurs tels que les troubles psychiques,
les déséquilibres familiaux, les problèmes d'alcoolisme..., il importe
également de prendre en compte certaines spécificités de la profession
policière.
· Stress
et burnout
Au travers de tous les cas décrits dans notre
étude, le stress est présent, associé à certains types de problèmes -
familiaux, conjugaux, d'alcoolisme, d'états dépressifs, de sur-endettement et
de malaise au sein de la profession. Et, lorsque ces Situations perdurent,
qu'un individu se fragilise au fil du temps, le risque d'un passage à l'acte
est potentiellement plus important.
Parallèlement, nos observations et entretiens
ont permis de confirmer la «rupture» qui peut exister entre ce que le policier
souhaiterait être et ce qu'il est dans le cadre de sa profession. Le policier
est soumis à des agents de stress aussi divers que variables dans le temps et
en intensité : le rythme de travail, l'alternance permanente entre l'urgence
et la routine, le manque de soutien et de valorisation de la part de la
hiérarchie, de mauvaises ambiances de travail...
C'est dans ce type de contexte que s'inscrit,
pour~certains, la notion d'épuisement comme phase finale d'une trop longue
confrontation au stress.
Dans les pays anglo-saxons, cette notion d'épuisement professionnel est
traduite par le terme de burnout. Michel OLIGNY en établit deux définitions: «Un épuisement moral et une
lassitude qui surviennent insidieusement entre 7et 12 ans de pratique
policière, chez ceux qui travaillent surtout avec le public, généralement chez
ceux qui ont un idéal, une vocation, qui reçoivent peu de rétroactions de la
part des gens, des collègues et des supérieurs sur la qualité du rendement».
«Le burnout policier peut
aussi être un syndrome d'épuisement et de cynisme qui se manifeste fréquemment
chez les individus exerçant une profession sociale ?..., qui consacrent
beaucoup de temps à des rencontres avec les autres dans des conditions de
stress et de tension chroniques».
Cette prédominance du stress et du burnout
comme facteurs de risque est essentielle, car elle mène à l'isolement, et
constitue un obstacle pour toute démarche de Soutien.
· Le rapport à la mort dans la profession policière.
Le policier, de par ses fonctions, est régulièrement
intervenant dans la prise en charge de la mort. Cependant, il n'intervient pas
dans n'importe quel type de mort. Il est, à l'instar de certaines autres
professions, confronté à la mort violente. Décès sur la voie publique ou un
lieu public, décès au domicile, décès dus à des actes de nature criminelle ou
encore à des actes suicidaires. Ces décès, s'ils entraînent une différence de
traitement judiciaire et administratif ont néanmoins pour point commun le face
à face avec la mort, le mort et le cadavre «j 'étais parmi les premiers policiers à être
présent lors de l'attentat de la rue de Rennes; je n'avais jamais vu un tel
spectacle de toute ma vie et ce que je n 'oublierai jamais, c 'est le silence
total qui a régné durant quelques secondes. Aujourd'hui, des années plus tard
je f ais encore des cauchemars».
Cette Situation ne relève pas d'un quotidien
professionnel, mais elle se répète néanmoins de façon régulière, constituant à
chaque fois un événement traumatique. Ici interviennent des attitudes telles
que le silence ou le «bavardage». On garde le traumatisme pour soi, il n'y a
pas d'émotions, de sentiments mis en paroles. Il y a, face à la mort dans
laquelle intervient le policier, à la fois la nécessité d'accomplir des gestes
qui relèvent d'une procédure professionnelle et la quasi obligation de mettre
de côté toute réaction affective.
Si les policiers rencontrés soulignent leur
promiscuité à la mort, leur prise de conscience de la fragilité de l'humain,
l'éloignement d'une certaine peur de la mort et dans le même temps des
«cadavres qu'on ne supportent jamais, ceux des enfants», l'impression domine
chez les «anciens» que les jeunes supportent plus mal les interventions liées
au décès. «Il
y a 30 ans en arrière, les gens (les policiers étaient plus solides (...), ils
étaient plus forts, ils avaient eu des épreuves à passer ils avaient exercé des
métiers difficiles avant d'entrer dans la police (...), aujourd'hui les jeunes
sont surdiplômés». Une sorte d'opposition est ainsi créée entre théorie et pratique, dans
laquelle, la maturité, et le seuil de tolérance par rapport à la mort varient
en fonction de l'âge et de l'expérience professionnelle.
· La proximité de l'arme.
Dans le cadre plus précis du mode opératoire,
l'importance de la possession d'une arme a souvent été mise en évidence. En
effet, le policier dispose de son arme en permanence y compris à son domicile.
Cela n'explique certes pas le geste, mais nous permet de dire qu'il y a une
«facilité » certaine due à la proximité de cet «instrument de mort». En
quelques instants, le geste peut être accompli, au contraire d'autres modes
opératoires, tels que la pendaison, l'asphyxie..., qui nécessitent une préparation.
Cependant, une nuance doit être marquée quant à la facilité d'accès.
En effet, nos entretiens et témoignages nous ont permis de mettre en évidence
que l'arme n'est pas Synonyme d'un suicide « ras le bol », soudain. La
préméditation, des «préparatifs» existent également règlement de factures, rangement parfois quasi excessif d'un
appartement, d'une maison, une assurance-vie souscrite quelques temps avant le
décès, des lettres expliquant le geste, écrites dans certains cas plusieurs
semaines avant l'acte lui-même.
Quand la décision du passage à l'acte est
présente, celui-ci semble inévitable :« Il s'agissait d'un civil, très bon fonctionnaire. Il
s'est retrouvé en arrêt maladie pendant une période assez longue, suite à un
accident. Les relations familiales se sont peu à peu modifiées, (du fait de Sa
présence permanente au foyer) et il a fait une dépression nerveuse».
Lors d'une visite au service de ce fonctionnaire,
le commissaire lui propose de revenir en «aménagé» dès son rétablissement complet.
Ils se quittent «enchantés», la solution semblant convenir à tout le monde et,
de plus avec l'accord du médecin chef. Trois jours plus tard, ce fonctionnaire
s'est suicidé avec son fusil.
Aujourd'hui, ce Chef de service analyse la
Situation de la façon suivante «à mon avis, il savait déjà ce qu'il allait faire, il
était venu nous dire au revoir»...
3. La gestion
des risques prévention.
La prévention constitue un problème complexe
en ce sens qu'elle nécessite d'une part l'intervention de plusieurs acteurs
professionnels, d'autre part la reconnaissance du suicide comme un problème de
santé publique.
Comme le démontrent les programmes d'aide de
certains pays européens et anglo-saxons, la prévention peut s'inscrire dans le
milieu professionnel. En ce sens, la prévention en milieu policier repose sur
trois principes dominants
* il n'existe pas une «moyenne» des suicides
face à laquelle on ne peut rien,
* l'environnement autre que professionnel doit
être pris en compte,
* le partenariat tant interne qu'externe
constitue une priorité.
Il est par conséquent presque banal d'écrire
que la prévention passe en premier lieu par la parole. Parole auprès des
personnes en situation de détresse, parole auprès des pouvoirs publics, parole
auprès des groupes à risques,
parole qui «s'adresse de façon indifférenciée à tous et à
chacun, ou au contraire, qui vise spécifiquement tel ou tel d'entre nous, tel
ou tel groupe dont on a pu mesurer la particulière fragilité»2
A l'instar de ce qui existe en matière de
prévention pour d'autres populations à risques (notamment les jeunes), il
semble que nombre de réponses à apporter se situent au niveau de structures
d'écoute spécifiques, avec des «écoutants» policiers spécialement formés et des
professionnels spécialisés. Des lieux où tous les problèmes (personnels et
professionnels) pourraient être abordés. Ecoute et parole représentent dans ce
contexte, des «outils» fondamentaux dans la prévention du suicide.
Il ne faut pas négliger pour autant les structures
existantes, associatives et hospitalières, dont le rôle en matière de
prévention et/ou de Soins n'est plus à démontrer.
En ce qui concerne le milieu associatif,
quelques campagnes d'information et de prévention ont mis en évidence la
nécessité d'en parler et de donner à tous ceux «qui n'ont plus envie de vivre»
la possibilité d'appeler. Le téléphone représente ainsi «un instrument idéal»
· il préserve l'anonymat,
· il permet écoute et parole 24 R sur 24.
Un système d'écoute et de parole qui a
démontré son efficacité depuis plusieurs décennies. Cependant, depuis les
années 1970, le seul contact téléphonique ne suffit plus, et certaines
associations ont ouvert des centres d'accueil.
Enfin, au sein du milieu policier, la prévention
est assurée par des cellules d'écoute et de soutien psychologique. Dans chaque
S.6.A.P. des psychologues sont à la disposition des policiers qui rencontrent
des difficultés et ils assurent également des débriefings lors d'évènements
professionnels traumatisants.
|
Magazine de
l’Orphelinat Mutualiste de la Police
Nationale n° 494 janvier 2001 |
Avec l’aimable autorisation de l’auteur |
Frédérique
Mezza-Bellet Sociologue Le suicide dans la
police nationale. De la notion de groupe
à risque A la mise en œuvre d’une Politique de
prévention. Etude, Paris, 1996 |
* « Suicide
et vie professionnelle les risque du métier », Journées thématiques de
psychiatrie N05. Groupement d'Etudes et de Prévention du Suicide, Ouvrage
collectif coordonné par J.J.CRAvAGNAT et R FRANC. Toulon
1997
I) « Stress
et Burnout en milieu policier », Presse de l'Université du QUÊBEC -
1991
2) « Le
suicide », Conseil Economique et Social Etude présentée pur le
Professeur Michel DEBOUT. Direction des Journaux Officiels. Paris, I 990.
|
LE SITE : Accueil | Présentation | Plan |
|
AILLEURS : A l’étranger | Les autres métiers |
|
HOMMAGES : La presse | Les discours | Les décorations |
|
LES VICTIMES : Par années | Les statistiques | Les suicides |